Une école nécessaire pour devenir soi-même dans le monde

Entre philosophie, neuro-sciences et spiritualité : les multiples chemins de l’intuition

Pour les philosophes (et tous ne s’accordent pas), l’intuition est une forme de connaissance immédiate. Cette connaissance là ne s’acquiert pas par un apprentissage verbal ni par un raisonnement logique. C’est une vision, une clarté de l’esprit, une connaissance tacite, qui naît en nous. Cette connaissance proviendrait de nos expériences sensorielles passées (ce qu’on a vu, entendu, touché, goûté, senti, mais aussi compris dans telle ou telle situation). Elle puise à la fois dans la mémoire des gestes et dans la mémoire émotionnelle : pour être “encodée” et gravée dans notre inconscient, il faut donc qu’une expérience ai été à la fois faite dans l’action (mouvement du corps), et dans l’engagement (élan spontané vers l’action qui revêt un caractère attractif).

Voilà qui explique pour la grande majorité des enfants s’ennuient à l’école, en tous cas en France, où les apprentissages sont uniquement passifs, transmis du maître vers l’élève, dépourvus de relations collaboratives et essentiellement verbalisés (plus souvent écrits que parlés). Soit des expériences qui excluent toutes les gestes, les perceptions sensorielles et l’engagement.

On pourrait presque dire que l’intuition, c’est l’intelligence de l’inconscient. Or, accéder à son inconscient, le laisser s’exprimer, l’entendre, même, nécessite un travail. Dans un environnement purement cérébral et saturé de stimulations désordonnées, de “bruit”, on perd la faculté d’entendre son inconscient.

Pour les neuroscientifiques, l’intuition désignerait aussi des connexions cérébrales si rapides qu’elles échappent à notre conscience. On est incapable d’expliquer d’où vient l’idée, ou comment “on a su” quelque chose, parce que les connexions se font “toutes seules” en nous, trop vite pour être accessibles à la conscience. Ne nous est accessible que le résultat utile du cheminement, c’est à dire l’idée. Cela peut fonctionner aussi bien pour de minuscules décisions prises chaque jour que pour des changements profonds qui affectent tous les aspects de la vie.

Intuition : Action de deviner, pressentir, sentir, comprendre, connaître quelqu’un ou quelque chose d’emblée, sans parcourir les étapes de l’analyse, du raisonnement ou de la réflexion”

La voyageuse et aventurière Linda Bortoletto parle très bien de l’intuition dans le livre qui raconte son histoire hors du commun, d’une carrière toute tracée dans la gendarmerie aux aventures en solitaire chez les nomades du Kamtchaka. Dans son acceptation plus spirituelle, plus profonde, l’intuition peut être perçue comme une “force intérieure”, un guide, une alerte qui nous dit de changer quelque chose dans notre vie. C’est à cet appel que Linda a répondu, à l’aube de ses 30 ans, pour opérer un changement radical dans sa vie suite au décès de son père.

Est-ce là la voix de Dieu ? Pour certain l’intuition et la foi se confondent. Pour les laïques, cette intuition prend la forme d’une direction, d’un chemin de vie, de tous petits signes qui nous ouvrent parfois une autre voie, signe qu’un changement est en train de s’opérer en nous. Certains l’appeleront “univers” (l’univers a mis sur mon chemin…), la “destinée” ou encore le “hasard”, désignant chaque fois cette part d’inconnu et d’irrationalité que nous ne maîtrisons pas mais qui pourtant est si forte que nous l’écoutons.

Ecouter son intuition, c’est aussi faire acte de foi.

On apprend pas (encore) à l’école ce qu’est l’intuition. Il n’existe d’ailleurs pas vraiment de définition objective, ce qui fait de l’intuition un élément non recevable dans un programme d’éducation nationale (pour l’instant). De nombreuses pédagogies alternatives font déjà appel à l’intuition à travers des exercices où la consigne n’est pas verbalisée. Pour faire appel à l’intuition, il faut faire taire le verbe et laisser parler le corps, tout en favorisant l’engagement, la spontanéité, la confiance, l’autonomie.

Il faut aussi admettre l’idée d’une forme d’intelligence dépassant les capacités de raisonnement logique, qui ne soit pas non plus une compétence réductible à un simple verbe (comme “savoir compter”). Apprendre l’intuition, c’est apprendre à se faire confiance, cultiver l’écoute de soi et l’auto-apprentissage par l’expérience personnelle. C’est reconnaître qu’on possède en soi les ressources nécessaires, et que le monde mettra sur notre route tout le reste, pour faire naître et grandir notre personne.

L’intuition n’est pas une matière, une discipline ou un corps de métier. C’est une faculté qui transcende tous les domaines de la vie et qui peut s’exprimer sous de multiples formes (relations sociales, monde affectif, intelligence du corps et du geste, habiletés physiques, vision créatrice, intelligence décisionnelle, intelligence émotionnelle…). C’est une manière de fonctionner, de créer et d’agir qui caractérise certains types de personnalités plus que d’autres. En revanche, ce n’est pas une faculté explicitement valorisée dans notre société qui la comprend et la définit encore assez mal.

Ecouter son intuition dans son quotidien : le début d’un chemin initiatique vers soi-même

L’intuition ne peut pas permettre, du jour au lendemain, de passer du flou total à la grande idée qui va tout changer. Il faut apprendre, progressivement, à l’écouter un petit peu chaque jour. Ce n’est qu’au fil du temps, quand on aura acquis cette capacité d’écoute et de reconnexion à soi-même, que les grandes lignes du changement se dessineront si elles doivent le faire.

Pour pouvoir suivre son “intuition” (ou son “instinct”), il faut commencer simplement par écouter. L’expérience de la solitude, du silence, du vide est nécessaire, même quelques heures par jour ou par semaine. Certains, saturés et en souffrance depuis des années, choisissent de partir loin et/ou à la recherche d’un isolement extrême qui leur permette de retrouver la clarté intérieure. Plus la souffrance est grande, couplées d’addictions ou d’autres habitudes auto-destructrices, plus il est difficile de parvenir par soi-même à trouver la force nécessaire pour reprendre le dessus et accepter de se confronter à son vide intérieur. Le voyage ou le départ vers d’autres contrées est une option que beaucoup choisissent pour justement se soustraire des influences extérieures négatives et “faire le tri” entre ce qui relève de soi, et ce qui relève du conformisme social en soi (je suis ainsi “pour faire plaisir à l’autre”).

Que l’on voyage ou non “avec les pieds”, il faut surtout cheminer intérieurement. La méditation et les activités qui recentrent sur le corps énergétique et physique (yoga, Taï Chi, reiki…) le souffle, les sensations sont de bons moyens de faire le vide en soi. Il faut se nourrir de nature, d’art, de mouvement, de choses belles et simples qui nous font entrer dans un état de plénitude où le corps et l’esprit s’harmonisent. S’autoriser à faire des choses par soi-même, même imparfaites, même si elles n’ont pas de but précis, même si les autres les dévalorisent, même si on est seuls à les aimer.

Commencer où l’on est, avec ce qu’on a, pour soi.

Le corps est notre meilleur allié. Les souffrances physiques, l’usure de l’estomac, la gorge serrée, le dos bloqué, les migraines récurrentes, le coeur affaibli… sont autant de signes d’alerte. En dehors de toute explication médicale “rationnelle”, beaucoup de ces souffrances sont liées à des blocages psychologiques et émotionnels : les énergies ne circulent pas, elles nous étouffent. On se contrôle trop. On se brime, on s’empêche. Progressivement, il faut essayer de remarquer et de décrire en soi-même ces inconforts ou ces douleurs, puis d’en identifier la cause. La marche et les longs pélerinnagesont très souvent évoqués pour leurs vertues thérapeutiques : celle du corps en mouvement, du vide par le défilement du paysage, de la liberté de la solitude sur la route. Tous les sports et toutes les pratiques qui nous libèrent, nous rendent plus grands et plus confiants, sont d’excellents remèdes.

Prendre le temps de penser à soi sans chercher à “remplir” le temps ou l’espace avec des choses inutiles. Se départir du superflu, de l’apparence, de l’égo, pour entrer en contact avec ce qui nous dépasse.

Une fois connectés à nous-mêmes, nous devenons beaucoup plus résistants aux influences extérieures et au poids des mots des autres.