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Bonjour Sarah,  pourriez-vous vous présenter ?

Bonjour Dennis, et merci pour ton invitation. Je m’appelle Sarah Barnaud-Meyer et je suis Professeur de Philosophie et Culture Générale en classe préparatoire au Lycée Masséna à Nice. Je me sens citoyenne du monde pour beaucoup de raisons ; d’ailleurs, même si je suis née en France, je n’y ai vécu que tardivement. Sur Facebook par exemple, j’aime dire que je viens de Nowhere, Oklahoma.

Mère (féministe!) de 3 enfants et passionnée de cinéma, j’ai d’abord pensé faire du théâtre. Si j’ai fait une classe préparatoire littéraire, c’était principalement pour rassurer mes parents. Et c’est en hypokhâgne que j’ai découvert la philosophie grâce à un professeur exceptionnel. Je visais l’École Normale Supérieure, mais je suis partie vivre aux États-Unis sur un coup de tête, ou plutôt, un coup de cœur.

J’y ai commencé ma carrière de professeur de philosophie tout en poursuivant des études par correspondance et je suis revenue en France après avoir obtenu l’agrégation de philosophie. J’ai ensuite fait une thèse de doctorat sur Marx à la Sorbonne.

Pourquoi être partie aux États-Unis plutôt qu’à l’ENS, l’une des écoles les plus prestigieuses du monde ?

Alors que j’étais en troisième année de prépa, j’ai rencontré un homme qui était de passage en France, et j’ai évidemment pensé que ça n’était qu’une histoire sans lendemain. Après son retour aux États-Unis, nous avons commencé par payer des factures de téléphones exorbitantes jusqu’au jour où il a décroché en me demandant “Tu m’appelles pour me dire que tu me rejoins ?” J’ai répondu “Oui !”, alors que je ne m’étais absolument pas préparée à cette question. Je suis donc partie avec un Visa de fiancée pour rejoindre un homme avec qui j’avais passé une semaine. Nous avons pris ce risque ensemble et c’est une belle aventure depuis : nous sommes mariés depuis 20 ans.

Je suis donc partie avec un Visa de fiancée pour rejoindre un homme avec qui j’avais passé une semaine

Qu’avez-vous fait en arrivant aux États-Unis ?

Ma licence en poche, j’ai commencé une maîtrise puis un DEA (l’équivalent d’un master 1 et 2) par correspondance à Paris IV. Je ne me destinais pas a priori à l’enseignement mais j’ai eu l’opportunité de travailler d’abord au Lycée International de Los Angeles puis à UCLA (University of California Los Angeles).

Parallèlement, j’ai travaillé comme consultante pour Coachise, une société qui cherchait des regards différents pour accompagner des entreprises comme Disney. Coachise cherchait à refondre la stratégie, les valeurs et les méthodes de management des entreprises à travers une vision philosophique. Les missions étaient intéressantes, variées et bien rémunérées (avantage annexe, la société payait les billets d’avion pour passer mes partiels en France).

J’ai également dirigé l’Alliance Française de Los Angeles, ce qui m’a permis d’exercer dans le domaine de l’action culturelle et de la communication interculturelle. Pour autant, je n’avais pas défini de projet professionnel, seulement saisi des occasions.

Qu’est-ce qui vous a permis de trouver votre propre voie ?

J’ai grandi en Afrique et en Amérique Latine ; mon mari avait également beaucoup déménagé, aux États-Unis et en Europe. Nous étions donc assez libres de choisir où vivre et quoi faire. Le souhait de partir s’est révélé naturellement , non pour aller quelque part mais pour « prendre la route ».

Nous avons donc décidé de faire un voyage de 14 mois. Nous n’avions que très peu d’argent, ce qui nous a obligés à voyager avec 1€ par jour et par personne, et grâce à un moyen de transport peu coûteux : le vélo. Je n’en avais jamais fait de ma vie, mais mon mari qui, lui, était passionné de cyclisme, m’a proposée de faire un test de trois semaines… sur la plus grande île d’Hawaï.  Évidemment, j’ai été convaincue !

La 2ème composante après la restriction budgétaire était que l’on voulait donner un sens à ce voyage. Nous avons donc créé le projet Wheeling to help, qui a été repris récemment. Nous avons trouvé des sponsors afin de financer notre équipement et créé un site internet où les gens pouvaient donner de l’argent pour chaque kilomètre parcouru ; en 1999, c’était pionnier ! L’argent récolté après 17.000 km a permis de financer la construction de plusieurs écoles au Pérou.

Nous avons démarré notre voyage par un vol jusqu’à Anchorage en Alaska et sommes remontés à vélo jusqu’au nord du continent américain, puis nous sommes redescendus jusqu’à Los Angeles. Afin de suivre les saisons, nous avons rejoint Buenos Aires en avion. Nous sommes d’abord descendus jusqu’à Ushuaia puis nous avons traversé tout l’Amérique Latine jusqu’en Colombie. Notre voyage a été interrompu lorsque j’ai été convoquée aux États-Unis pour un entretien me permettant d’obtenir la Green Card. La période d’examen du dossier ne me permettant pas de ressortir immédiatement du territoire, nous n’avons pas pu terminer le voyage et traverser l’Amérique Centrale. Cela reste à faire, un jour.

Nous avons eu envie de partir, non pour aller quelque part mais pour « prendre la route ».

Voyager pour trouver sa voie

Lorsque j’étais votre étudiant en classe préparatoire, vous avez fait une analyse du film Into The wild de Sean Penn. Vous expliquiez que la principale chose que l’on cherche à découvrir en voyageant, c’est soi-même.

En effet. Il faut se méfier du désir d’exotisme ! Mais se confronter à l’imprévu de la nature et des hommes, c’est mieux se connaître soi-même. Et puis, s’il est facile d’aimer la vie quand on y est absolument disponible, s’engager quelque part demande aussi du courage.

En ce qui nous concerne, ce voyage a été une expérience décisive puisqu’il nous a permis à tous les deux de choisir ce que l’on voulait faire. Grâce à des nouvelles que nous nous écrivions par manque de livres à lire, mon mari a découvert qu’il voulait devenir écrivain. Pour ma part, j’ai dû, pour limiter mon bagage, n’emporter que trois livres. Des classiques… dans une édition Pléiade qui a été mise à rude épreuve : Platon, Descartes et Kant. Le vélo, même dans l’effort physique, est propice à la méditation. Nous sommes  rentrés à Los Angeles avec l’idée que j’allais m’inscrire à l’agrégation de philosophie et en thèse.

Voyager nous a donc permis de définir comment, désormais, nous voulions vivre. Mais aussi d’apprécier des plaisirs simples tels que travailler sur un bureau ou prendre une douche chaude. Après l’obtention de mon agrégation j’ai eu la possibilité d’enseigner en prépa à Nice, où nous avons retrouvé la qualité de vie californienne : mer, montagne et grands espaces.

Voyager nous a donc permis de définir comment, désormais, nous voulions vivre

Voyager pour trouver sa voie

Êtes-vous toujours aussi passionnée par la philosophie et son enseignement ?

Enseigner, c’est aussi apprendre ! En prépa, nous relevons chaque année le défi d’un nouveau programme, ce qui est une véritable contrainte créatrice. Et puis, les élèves, sans le savoir peut-être, m’apprennent  beaucoup.

Donc chaque année je découvre des choses que je n’aurais pas cherchées spontanément. Et quand j’ai le temps je fais l’école buissonnière dans des lectures impromptues : la lecture, c’est un voyage… immobile. J’ai récemment découvert un philosophe français ayant vécu à Menton et très peu étudié mais qui a inspiré Nietzsche : Jean-Marie Guyau.

 la lecture, c’est un voyage… immobile.

Vous n’avez jamais réussi à vivre de toutes vos passions ?

Je pense qu’il est tout à fait possible de concilier sa passion et son travail. D’une manière générale, il y a des parentés entre l’estrade du professeur et la scène du comédien, entre le coaching, la « maïeutique » et l’accompagnement vers la réussite.

De façon plus ponctuelle, il y a des carrefours possibles. Par exemple, il y a 5 ans, une expérience m’a permis de concilier philo, management et théâtre. A la fin des années 1990 Distance Expert a été pionnier dans la promotion du télétravail en France. J’ai été recrutée pour réaliser un court-métrage pour convaincre les entreprises de faire appel au télétravail.

Cette expérience, comme mes autres incursions dans l’entreprise, a été enrichissante mais j’ai choisi d’enseigner la philosophie car selon moi rien n’a de valeur sans liberté et la philosophie sert à penser et vivre librement. Aujourd’hui, je suis fière d’appartenir à un service public qui me paie pour tenter de rendre les gens plus libres. C’est pas du luxe, ça ?

j’ai choisi d’enseigner la philosophie car selon moi rien n’a de valeur sans liberté et la philosophie sert à penser et vivre librement

Est-ce que vous continuez de voyager ?

Bien sûr ! Nous voyageons autant que possible et partons en camping sauvage même si, avec nos enfants, c’est très différent. Nous avons par exemple prévu la traversée des Alpes (de Lucerne à Nice à pieds) l’été prochain. Un jour, j’aimerais leur faire découvrir la liberté de partir sans itinéraire. Un professeur a certes de belles vacances en été, mais être sur la route ce n’est pas être en vacances.

Mes enfants ont la chance de grandir dans un cadre plus confortable que celui que nous avons connu mais je leur souhaite de ne pas s’en contenter. J’aimerais qu’ils prennent conscience de ce que le monde est petit, qu’ils aient à l’esprit qu’ils peuvent devenir ce qu’ils veulent.

A quel philosophe ressemblez-vous le plus ?

Je dirais Hannah Arendt. D’abord parce que c’est une femme et qu’il y a peu de femmes philosophes reconnues. Ensuite parce qu’elle a pensé l’actualité de son temps, ce qui l’a obligée à prendre le risque de se tromper. Je ne suis pas nécessairement en accord avec ses idées, mais je pense lui ressembler car mon travail m’oblige à penser au présent avec les artisans du futur : mes élèves.

Quelle est la cause qui vous tient le plus à coeur ?

La justice, qui de nos jours est une question indissociable de l’écologie. Je trouve incroyable que l’on imagine plus facilement la fin du monde que la fin d’un monde économiquement et politiquement injuste.

Avez-vous une anecdote à nous partager ?

J’ai été admise à l’agrégation du premier coup et bien classée. Pourtant, dans les rapports de jury, j’ai été citée par les correcteurs aussi bien dans les points très positifs… que dans les points très négatifs.

Lors de deux épreuves orales, j’ai eu 01 et 18 ce qui m’a permis d’avoir une moyenne honorable de 9,5. Lors du premier oral, j’étais si persuadée d’être nulle que je l’ai été. En fait, j’étais extrêmement fatiguée car je payais le décalage horaire de Los Angeles, et décalée car je portais une robe violet vif, bien “trop californienne”. En arrivant à Paris, j’avais l’impression d’être Casimir à la Sorbonne ! Au contraire, je suis allée détendue à la 2ème épreuve ce qui m’a redonné confiance en moi et permis d’obtenir un 18.

La leçon à en tirer est que croire en soi ne suffit pas, mais c’est décisif !

Quel conseil aimeriez-vous donner à la génération Y ?

Je n’ai pas de conseil à donner, plutôt une invitation à transmettre.

Le monde vit actuellement des crises multiples et très graves. Mais la crise peut devenir une opportunité  ! C’est une période qui contraint à redéfinir les termes d’un avenir possible… et souhaitable ! Le monde est à réinventer, c’est pourquoi notre responsabilité (surtout la vôtre désormais) est très importante. J’ai confiance en la perfectibilité humaine. Il y a beaucoup d’injustices mais ce sont des raisons d’agir, de penser, d’innover, car, comme le disait Camus : “Le monde est beau et hors de lui point de salut”.